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Objets exaltés ou profanés : mise en scène ou destruction

Au sein de ce système articulé, la présence visuelle de certains objets et de leur contenant est exaltée par toutes sortes de dispositifs encadrants : tentures, voiles, dais, socle, thabor, cierges, etc. permettant de montrer, de surélever, de magnifier, de théâtraliser certains objets liturgiques au cours des cérémonies ordinaires ou bien lors de festivités de type extraordinaires.

Les reliquaires exhibés dans les églises et portés en procession lors des fêtes patronales se prêtaient particulièrement à ce genre de mise en scène, comme l’illustre cette vue intérieure de la cathédrale Saint-Rombaut à Malines dans laquelle le peinture a insisté sur la réaction des fidèles en adoration devant le reliquaire de saint Rombaut au centre de la nef.

C’est également le cas de l’ostensoir. Permettant d’exhiber une hostie consacrée, il est l’objet par excellence des dévotions eucharistiques, comme la Fête Dieu (ou fête du Saint-Sacrement), le service des « Quarante Heures », le salut du Saint-Sacrement, ou encore l’adoration perpétuelle, fêtes qui gagnent en intensité dans le sillage de la Contre-Réforme. Chacune de ces cérémonies célèbre d’une manière ou d’une autre la présence réelle du Christ dans le sacrement de l’Eucharistie et consiste dans le rite d’adoration (et de la procession, dans le cas de la Fête-Dieu) de la sainte hostie dans son réceptacle sacré. L’ostensoir est offert à la vénération des fidèles grâce à toutes sortes de dispositifs encadrants (surélévation, dais, tentures, lumière, etc.), dispositifs qui participent de l’iconographie habituelle de l’adoration du Saint-Sacrement, thème dont l’iconographie est encore enrichie d’angelots, de rais de lumière ou de nuées.

Aussi, est-ce précisément sur ce système d’objets, et tout l’échafaudage rituel qu’ils construisent, qu’ont porté une grande partie des critiques et des attaques des protestants dès le début du XVIe siècle. Matérialisant ostensiblement chacun des dogmes et des croyances de la foi catholique, les objets du culte ont naturellement été en ligne de mire des destructions massives orchestrées de manière systématique par les protestants, lesquels fustigeaient toutes les formes de manifestations trop extériorisées de la foi.

Une gravure protestante satirique réalisée en Allemagne durant le premier quart du XVIIe siècle offre une représentation assez parlante de cette matérialité du culte catholique. Intitulée Vera imago ecclesiae papisticae (« La vraie image de l’Église papistique»), cette gravure montre un espace désordonné et encombré par un fourmillement de fidèles s’adonnant à diverses actions rituelles (eucharistie, procession du Saint-Sacrement, cérémonie funéraire, baptême, arrivée de pèlerins, messes, mariage, etc.), prolifération à laquelle répond une profusion d’objets du culte (autels et retables, chaire, jubé, statues, vitraux, fonts-baptismaux, textiles d’autels, habits liturgiques, objets liés à l’eucharistie, à l’encensement, à l’ablution, etc.). Cette église apparaît comme un système dense et complexe d’actions et d’objets dont le graveur protestant n’a pas manqué d’exagérer la pompe et le faste. Mais par-delà le caractère satirique et imaginaire de cette gravure, qui offre une belle représentation de l’image construite par les protestants du culte catholique, on y perçoit bien comment le système des objets du culte est lui-même lié à un vaste système de croyances et de dogmes. Ainsi, la multiplication des retables, des sculptures et des images en tous genres répond-t-elle aux débats sur la légitimité des images et de leur culte dans les pratiques dévotionnelles. Les retables avec les ostensoirs et calice ainsi que les dévotions eucharistiques (procession du saint-sacrement, geste d’élévation de l’hostie, etc.) illustrent la valeur accordée à l’eucharistie et la croyance en la présence réelle et permanente du Christ après la consécration. Les reliquaires et la multiplication des autels témoignent de la légitimité du culte des saints et de leurs reliques, affirmée par la réforme catholique. Et enfin, la mise en scène des actions liturgiques et des dévotions par l’insistance sur les habits, les textiles et les lumières (chandeliers, cierges, etc.) est-elle un reflet éloquent de l’affirmation d’une liturgique théâtrale favorisant une approche sensible de la foi, saturée de stimuli visuels, mais aussi olfactif et sonore (encensoirs, clochettes).

La nature satirique de cette gravure n’apparaît que plus évidente si on la compare à l’image avec laquelle elle s’oppose en pendant, intitulée Vera imago veteris ecclesiae apostolicae (« La vraie image de l’ancienne Église apostolique »), image représentant l’intérieur d’un temple protestant où plusieurs groupes de fidèles sont rassemblés au centre de l’édifice, écoutant le pasteur à sa chaire, un autre autour d’un baptême et un autre recevant la communion. Dans cet espace désencombré et ordonné, le mobilier et les ornamenta sont réduits à l’extrême : la chaire en est l’élément principal, viennent ensuite les bancs, tables d’autel et les tables de la loi, témoignage éloquent de la prédominance accordée à la parole divine et d’une toute autre conception de l’édifice cultuel et de son système de valeur et de croyance.

Encore faut-il rappeler que ces deux visions opposées du culte chrétien et de ses outils correspondent aux deux positions antagonistes qui ont jalonné tout le discours sur l’ornement dans le monde occidental, à savoir une tendance au rejet et à la condamnation de l’ornement et une tendance à son acception graduée, voire à son apologie. Associé au masque, au voile, au fard, au luxe, l’ornement a en effet toujours fait l’objet d’une moralisation de type binaire : les uns le fustigeant au nom d’une primauté de l’essence, plaçant toutes les dépenses du côté du superflu et en y opposant une esthétique du dépouil­lement, les autres le valorisant pour des raisons de persuasion, de transcen­dance ou encore de représentation.

Le débat sur l’ornement est pendant tout le Moyen Âge corollaire au traditionnel débat sur l’exhibition du luxe dans les églises, bien représenté par l’opposition entre, d’une part, le cistercien Bernard de Clairvaux, qui dans sa polémique contre Cluny et les clercs séculiers avait fustigé les richesses sensibles leur reprochant d’être un obstacle à la rencontre avec Dieu, et, d’autre part l’abbé Suger de Saint-Denis, qui au XIIe siècle avait conjuré son amour pour les ornamenta en leur accordant une valeur doxologique (rien n’est trop beau pour honorer Dieu) et en invoquant une théologie de la lumière permettant de favoriser, selon la voie anagogique, la communication avec la sphère céleste, débat qui trouve des prolongement évident dans l’opposition entre catholique et protestant sur la question de la matérialité du culte :

Lorsque je suis saisi par l’amour de la beauté de la maison de Dieu, la splendeur multicolore des gemmes m’arrache parfois aux soucis extérieurs, et même la diversité des saintes vertus paraît transportée des choses matérielles aux choses immatérielles par une noble méditation, et il me semble que je demeure comme sur quelque plage extérieure à l’orbe terrestre qui ne se trouverait ni dans la lie de la terre ni entièrement dans la pureté du ciel : par le don de Dieu, je suis transporté de l’espace inférieur à cet espace supérieur de manière anagogique (Suger, 1145-1147).