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Objets bénits, objets sacrés

Ces donations de textiles à usage profane dans la sphère religieuse posent immanquablement la question de la sacralité de ces objets. Si intention pieuse il y a bien derrière ces dons d’étoffes ou d’objets, ces legs ne peuvent se passer d’un processus de sacralisation, lequel prend la forme du rituel de la bénédiction. Pour passer du corps de la femme à celui du prêtre, ces textiles sont bénits, sorte de rite de passage du profane au sacré, qui confère au vêtement un nouveau statut.

Les objets liturgiques ne sont donc pas sacrés en soi, c’est dans les processus de création, les pratiques rituelles et à travers leurs usages qu’ils deviennent des objets rituels. C’est d’ailleurs le propre du rite que d’utiliser une réalité qu’il transforme. Cela est d’autant plus vrai pour le domaine du textile, car il n’existe pas, avant le XVIIIe siècle, de textile spécifiquement conçu pour l’office religieux : les pièces doivent être lavées de leur souillures et profanations par la bénédiction, comme l’explicitent bien les Instructiones fabricae et supellectilis ecclesiasticae de Charles Borromée (1577) : « L’on ne doit point se servir d’habits ou d’ornemens profanes qu’on ne les ait changés en une autre forme ; que s’ils etoient propres aux usages de l’Église sans les rompre ni rien changer, on pourra s’en servir pourveu que ce soit sans indécence ni scandale. Car par la bénédiction qu’on leur donne, on leur ôte toute la tâche qu’ils ont pu contracter dans les usages profanes où ils ont été emploiés. » (traduction issue du Pastoral de saint Charles Borromée, 1768)

La bénédiction des objets s’accompagne de prières spécifiques et d’une aspersion d’eau bénite sur le bas des habits. Des vêtements souillés, déchirés, usés ou transformés (les ornements dit « rompus ») peuvent perdre leur caractère sacré ; ils doivent alors être à nouveau bénits ou bien incinérés. Car si la bénédiction autorise un passage de la sphère profane à la sphère sacrée, le passage en sens inverse, du sacré au profane, n’est pas envisageable : « Les ornemens et les vases sacrez ne doivent jamais être emploïez à aucun usage profane, non seulement pendant qu’ils sont entiers, et que leur bénédiction subsiste, mais encore après qu’ils sont rompus, et qu’ils l’ont perduë, mais on doit brûler les ornements, et en jetter les cendres dans la piscine ; et les vases sacrés, il faut les refondre entièrement, et leur donner une autre forme ou figure. » (Pastoral de saint Charles Borromée, 1768)

La sacralité des objets impose le respect dans l’usage, le rangement et l’entretien : ils sont disposés avec soin et ordre de préséance dans les sacristies, ils ne peuvent être touchés par les laïcs et ne peuvent être utilisés pour un usage profane, comme l’explique bien Charles Borromée dans ses Instructiones fabricae : « Puisque tout le monde convient qu’il faut avoir un grand respect pour les vases sacrés, et pour les ornemens, et principalement pour tout ce qui sert au Saint Sacrifice de l’Autel, l’on ne doit point soufrir que les laïques touchent les autels et les pierres consacrées, les corporaux, les purificatoires, ni tous les vases sacrés. […] L’on aura dans les sacristies autant d’armoires qu’il sera nécessaire pour serrer tous les vases sacrés et les ornemens. […] Elle sera divisée en plusieurs compartimens, dans chacun desquels on serrera séparément les vaisseaux sacrez comme les custodes, les calices, les encensoirs, et si dans le chœur il n’y avoit point de lieu propre pour y mettre les reliques, on le tiendroit dans le plus propre de tous. » (Pastoral de saint Charles Borromée, 1768)