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Le temps extraordinaire des cérémonies spectaculaires

Les fêtes de béatification ou de canonisation, les jubilés, les cérémonies funèbres, les transferts de reliques, etc. sont des solennités dites extraordinaires, car elles se situent hors du cycle liturgique ordinaire. Ces cérémonies associent généralement diverses actions liturgiques et « paraliturgiques » : des offices canoniques et des messes, des bénédictions, etc., mais aussi des processions, pèlerinages, sermons, salutations du Saint-Sacrement, exercices spirituels etc. Elles sont en elles-mêmes orchestrées selon une temporalité particulière : s’y succèdent différents temps auxquels correspondent grosso modo des lieux et des actions spécifiques. Elles peuvent être précédées par un temps d’annonce qui peut se dérouler plusieurs mois avant les festivités et donner lieu à des actes de dévotion (messe, etc.) ou des actions festives (tir de canon, etc.). Le temps de la fête proprement dite peut se dérouler tout au long d’une octave (8 jours), elle-même ponctuée de messes, de pratiques dévotionnelles (processions, prières, pèlerinages, sermons, etc.) et de réjouissances plus proprement festives (performances rhétoriques, théâtrales et sonores, feux festifs).

D’une manière générale, ces cérémonies se démarquent par une intensification des moyens et des effets recherchés et produits. La musique, les décors, les lumières, les odeurs, les vêtements et les objets liturgiques sont autant d’ingrédients du rituel ordinaire qui se trouvent intensifiés lors des célébrations extraordinaires. Quand ils existent, les textes et les images de ces cérémonies décrivent en effet une accumulation d’objets liturgiques et de décors éphémères (textiles, végétaux, statues, peintures) qui métamorphosent l’espace ecclésial et dont l’éclat constitue sans doute le trait le plus saillant. Au cours de l’octave, on change les textiles d’autel tous les jours, les luminaires sont allumés, et tout ce qui est conservé dans les sacristies de l’église ou des églises voisines est exposé sur les autels et soumis à la vénération des fidèles, le but étant de donner à l’édifice l’apparence des cieux sur la terre, ou de la Jérusalem céleste. Quant au clergé qui défile dans les processions, il est revêtu pour ces solennités de ses habits de cérémonie les plus fastueux, dont la chape constitue le parangon.

À côté de tout l’éventail des objets liturgiques destiné à l’eucharistie et à l’autel, aux sacrements, à l’encensement ou à l’aspersion, les objets dit « paraliturgiques » sont eux aussi « activés » aux cours de ces solennités et ils participent pleinement de la création de cette temporalité festive. Il s’agit des nombreux objets de procession (dais, bannière, étendard, bâton, etc.), des objets de dévotion (reliquaires, chapelets, ex-voto, croix, agnus dei, etc.), des objets funéraires, etc.

Mais ces festivités ne créent pas seulement un « hors temps » qui rompt avec le quotidien et l’ordinaire, elles débordent aussi l’espace liturgique habituel. Les processions sortent de l’espace clos du chœur et se déploient dans l’espace urbain, qui est lui aussi transformé : le parcours emprunté par la procession et les façades des habitations urbaines qui jalonnent son tracé se couvrent de végétaux et de branchages, de textiles, de statues ou de tableaux faits pour l’occasion ou bien réutilisés, et ils s’illuminent de lampions, torches et autres pots-à-feux.

En bref, le clergé et les protagonistes des processions, l’espace de l’église comme celui de la ville se trouvent métamorphosés par une parure festive qui donne aux fidèles le sentiment d’entrer dans un espace-temps différent, de l’ordre de l’extraordinaire. Dans cet espace-temps particulier, expérience esthétique et expérience religieuse se rejoignent par le moyen d’une intensification du sensible, dont les ornamenta, par leur couleur, leur brillance, leur préciosité et leur présence visuelle – mais aussi tactile, auditive ou olfactive – sont des acteurs essentiels.