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La vie des objets liturgiques

Si les objets liturgiques paraissent aujourd’hui figés dans leur typologie (encensoir, ostensoir, calice, etc.), dans leurs usages (que la littérature liturgique s’est efforcée de fixer) ou dans leur statut (d’objets sacrés ou d’objets d’art), il en est tout autrement si on les examine à la lumière de leur réalité historique.

Tous les vêtements portés par le clergé, tous les textiles recouvrant les objets ou les surfaces du sanctuaire, tous les objets utilisés lors des célébrations, toutes ces œuvres portent la trace de l’histoire des hommes qui les ont portés ou manipulés, mais aussi des hommes et des femmes qui les ont confectionnés, donnés, entretenus, réparés, ou encore transformés, déplacés, démembrés, voire désacralisés. Les inscriptions, les armoiries, les traces de manipulations ou de transformations présentes sur certains objets nous apprennent qu’ils sont avant tout liés à l’histoire et aux intentions humaines.

Cette vie sociale des objets, leur « biographie », est riche de signification : elle nous éclaire sur les mutations de sens ou de statut que leur assignent les actions humaines, par-delà les normes et les décrets, en même temps qu’elle nous renseigne sur leur contexte humain et social.

Objets de piété

Les objets liturgiques appartenant aux églises étaient fréquemment le fruit de donations. Le don d’objets liturgiques à l’Église est d’ailleurs l’une des principales formes de patronage jusqu’au XIXe siècle. Cette pratique du don – et le phénomène d’émulation qui en découle – a largement contribué à enrichir les sacristies et les vestiaires liturgiques des églises.

Les paroisses sont pleines d’histoires de legs pieux émanant de personnages saints (chasuble de Thomas Becket), de personnes de haut rang ou d’ascendance princière (chape dite « Manteau de Charles-Quint », le don de l’ornement dit « Grand rouge de Saint-Martin » de Tournai prétendument attribué à Louis XVI), qui s’avèrent d’ailleurs parfois plus imaginaires ou légendaires que réels. Attribuer une origine prestigieuse à des ornements (souvent anonymes) permettait en effet d’augmenter l’aura, la préciosité ou la sacralité des certains ornements.

Les donations étaient aussi garantes du prestige des églises. Les trésors sacrés, qui étaient exhibés lors de festivités ou de visites prestigieuses, faisaient la fierté des paroisses tout en suscitant l’émulation d’un mécénat noble ou princiers et un effet de surenchère de donations. Certaines églises étaient ainsi le lieu d’un amoncellement d’objets précieux qui a donné naissance aux trésors d’église. Reflets de l’histoire de leur église, ces trésors contribuent à donner à ces objets précieux leur part de sacralité. La logique qui préside à la constitution de ces ensembles est celle de l’accumulation : le temps laisse se superposer les choses, conférant à l’ancienneté une part de sacralité qui fait qu’une chose ne peut remplacer totalement la précédente.

Pour les donateurs, les legs sont aussi l’occasion d’exprimer leur piété, leur richesse et leur pouvoir, qu’ils soient des religieux/religieuses ou des laïcs, que les objets aient été donnés de leur vivant ou bien par testament. La littérature de l’époque nous offre quantité de mentions de dons d’objets précieux, dont la magnificence est considérée comme un marqueur visible de la piété, le témoignage matériel de l’affection envers les saints, l’Église ou ses représentants, et un incitant à la dévotion. Les dons répondent aussi au besoin de mémoire pour la postérité et assurent aux donateurs une protection divine et le salut. Donner pour commémorer, donner pour le salut de l’âme, donner aussi pour augmenter son pouvoir, il s’agit là d’actes constitutifs de la société sous l’Ancien Régime. La présence, sur les objets donnés, de la représentation des donateurs sous la forme d’armoiries ou de devises était aussi une garantie de se trouver en bonne position près de l’autel, le point central de la géographie sacrée de l’église.

Les legs consistaient non seulement en des dons d’objets « prêts à l’emploi » pour un usage liturgique (calice, ostensoir, chape, chasuble, etc.), mais aussi en des dons de tissus – particulièrement coûteux sous l’Ancien Régime – ou des dons de robes, de drap ou autres vêtements civils à usage profane. Si certains de ces textiles étaient revendus, d’autres étaient réutilisés, découpés, démembrés, réassemblés pour constituer des chapes, des chasubles, des antependia, etc. Certaines pièces composées de morceaux de tissus rapportées, aux motifs non ajustés ou discontinus, en sont des témoignages éloquents. [illu manteau de charles Quint de Tournai à insérer après la mission]